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 La littérature et la première guerre mondiale. Jean Tedesco.

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Cassandre 46



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MessageSujet: La littérature et la première guerre mondiale. Jean Tedesco.   Ven 22 Nov 2013 - 11:39

Un habitant d'un village voisin m'a prêté La Première Illusion de Capitaine Tramp et je vous livre mes impressions de lecture. Je n'ai rien trouvé sur l'auteur et j'ignore s'il s'agit du cinéaste Jean Tedesco, né à Londres en 1895 et décédé en 1959, cinéaste ayant réalisé un documentaire sur Lamartine. Sonatine pour l'absente est un recueil de poèmes consacré à la femme aimée.


La Première Illusion du Capitaine Tramp.

Cet ouvrage de Jean Tedesco comporte 175 pages et a été publié aux éditions Georges Crès et Cie en 1919 avec des frises de Tito Saubidet.
Nous n’avons pas d’informations sur l’auteur qui a également publié Sonatine pour l’absente.
L’intrigue dépouillée de ce roman tient en six chapitres. Deux amis passionnés par l’étude séparés à la sortie de l’Université sont plongés dans la vie active. Le narrateur a travaillé sans enthousiasme dans la banque de son père avant sa mobilisation et H.K. Tramp a décidé de faire le tour du monde à pied. Ils se retrouvent au cœur de la première guerre mondiale, échangent à nouveau leurs pensées font le point sur ce qu’ils ont vécu l’un et l’autre avant d’être séparés de nouveau.

Cette intrigue se déroule d’abord dans un village de l’Artois détruit par les bombardements de la première guerre mondiale où le narrateur retrouve après l’avoir quitté à la sortie de l’Université cinq ans auparavant, « son seul ami d’études. Dès le jour de son arrivée à l’Université, je ne sais quelle force mystérieuse m’avait attiré vers lui. Pourquoi entre mille, l’avais-je irrévocablement élu ? Pourquoi, dès qu’il était apparu, m’étais-je détaché du groupe de mes anciens camarades de collège, dont je connaissais les familles et les habitudes, pour me diriger vers cet inconnu, et pour lui donner en quelques jours mon amitié ? Car il était pour tous un inconnu. Nul ne l’avait vu dans aucun collège d’Angleterre ou d’Ecosse. Son nom n’évoquait aucun souvenir dans la mémoire de personne. »
Ce retour en arrière, occupe presque tout le premier chapitre, et le narrateur venant de retrouver son ami évoque les moments heureux de sa jeunesse studieuse dans « le jardin mélodieux d’Oxford, où les grands arbres pleins d’oiseaux s’élevaient, riches de feuilles jeunes et fraîches dans l’air paisible et transparent. » Ce décor de paix consacré à l’étude est coupé du monde par « un grand mur de lierre par-dessus lequel on voyait à peine la tour carrée du collège voisin, fière de son passé et de sa grâce austère. » Une amitié de maître à disciple s’épanouit. Ils vivent « la plus belle des existences. Mais était-ce là vivre ? Non c’était penser. » L’inconnu a beaucoup voyagé et révèle au narrateur « conquis et enlevé d’un coup d’ailes vers toutes les possibilités(…) qu’il existait des pays voisins du nôtre, aussi puissants, quelquefois plus riches et presque toujours plus beaux. » Au fil des échanges, l’Angleterre lui apparaît comme un continent exigu et la parenté des hommes « consistait dans leur persistante médiocrité, leur bas égoïsme et leurs grossier instincts. Sous des manières de vivre différentes, j’entrevis la même conception primitive de la vie. Ainsi j’acquis bientôt cette qualité si rare dans mon pays, ce privilège des intellectuels et des artistes qui est une aimable indifférence pour la patrie et l’origine des hommes. »
Suite à ces retrouvailles, la narration reprend son cours dans la baraque somme toute confortable que le génie de la division a construite pour le mess des officiers. On peut s’y réchauffer autour d’un âtre gigantesque à quatre faces, jouer au bridge, fumer, manger à sa faim, boire du whisky du porto et du champagne. Ce lieu fermé contraste avec la réalité extérieure, cette campagne d’Artois, « Bonne terre aux moissons d’or, rivières sinueuses et gracieuses forêts profondes » qui n’est plus qu’un « champ de bataille éternel » Des hommes épuisés et couverts de boue redescendent des lignes où sont tombés les deux tiers des effectifs. Des explosions d’obus se rapprochent du village.
Le capitaine Tramp est invité à partager un repas soigneusement préparé et présenté avec raffinement. Ce repas est l’occasion de découvrir les personnages secondaires du récit : le colonel, le capitaine, le major le Padre et son ordonnance. La conversation évoque les hauts faits des héros, ces braves qui ont sauvé plusieurs fois la patrie mais le capitaine Tramp dont le narrateur et le lecteur ignorent toujours les origines tient à préciser que son bataillon, unique dans l’armée britannique est « un bien beau ramassis d’assassins. » que la bravoure des Canadiens « n’est pas anglaise mais cosmopolite » puisqu’ils ne sont guère que des émigrés ou des expatriés, des coureurs d’aventure venus un peu de tous les pays d’Europe pour faire fortune en Amérique et dont les fils indisciplinés, criant fort et buvant beaucoup se battent avec « l’insouciance de ceux qui [/i[i]]n’ont rien » et en ayant « conservé peu de chose de l’héritage des hommes.(…) Ils aiment le sol qui n’est déjà plus la Terre promise » mais il est permis de se demander s’ils ne rêvent pas « d’un lopin de bonne argile sous un ciel ancestral » valant mieux que « la prairie sans limites. »
Le narrateur retrouve alors dans le capitaine Tramp l’ami d’autrefois, H.K. Tramp qui demeure incontestablement le personnage moteur de tout le récit. Il est revenu de tous ses voyages mais aucun paysage n’a su le retenir. La solitude lui a pesé. Il a dû admettre « que la pensée, hélas, n’était pas la belle fleur chatoyante que je croyais, mais plutôt une plante hybride, anormale, et qui n’était pas faite pour la terre où nous sommes. Que me fallait-il faire ? La seule solution possible s’imposait implacablement. Si je voulais retrouver la quiétude de tout mon être jeune, si je voulais guérir le mal, il fallait en supprimer la cause, faire l’effort de redevenir un homme comme les autres – ne plus penser. » H.K. Tramp a donc renoncé à la philosophie en sachant malgré tout qu’on ne la quitte jamais pour toujours. Le vagabond sans patrie révèle à son ami qu’il n’a rien d’autre à lui apprendre que ce qu’il sait déjà : « je suis un cosmopolite. »
La dernière entrevue entre le narrateur et son ami laisse la place au long monologue du capitaine Tramp affirmant que « La vie c’est le règne de l’Illusion. » et invitant à retrouver « nos jeunesses perdues. Vivons ! » Que vivre ? L’Amour ? La Fortune ? La Gloire ? La Beauté ? Dieu ? Mais la guerre est là et balaie l’illusion de la vie après avoir balayé la civilisation et « l’Humanité en marche. »
Ce récit très dense dans sa brièveté n’est pas sans évoquer Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier, publié quelques années plus tôt avant que son auteur ne soit emporté par le premier conflit mondial. Un inconnu surgit dans le quotidien de l’école primaire d’un village tranquille : « Mais quelqu’un est venu qui m’a enlevé à tous ces plaisirs d’enfant paisible. » et tout est bouleversé. Le passage à la vie adulte s’y révèle douloureux et l’ami fidèle réapparu pour constater la mort de la femme rêvée et aimée, disparaît à nouveau avec son enfant dans les bras. La guerre n’est pas encore arrivée et la fin ouverte du roman s’achève sur l’espoir de cette vie nouvelle.
On peut également penser à un récit postérieur dont l’intrigue est tout aussi dépouillée : Le silence de la mer de Vercors. Un officier allemand est logé chez un vieil homme et sa nièce. La narration est interrompue par les longs monologues de l’officier qui rêve d’une union entre l’Allemagne musicienne, la Bête, et la France littéraire, la Belle. Quand il comprend que son rêve est une illusion il s’en va car il a demandé à partir pour le front russe.
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En dépit des 175 pages ce récit est court car les marges à droite et à gauche du texte sont importantes. La police des caractères est d'une taille agréable à la lecture.

Je n'ai pas systématiquement abordé les thèmes de cette œuvre. L'inconnu, cet autre qui incarne l'amitié, et ouvre les portes de la pensée, de l'ailleurs, du rêve, de l'aventure au risque d'oublier la réalité et le commun des mortels m'a fait penser au Grand Meaulnes mais la quête est différente, encore que le point commun soit la souffrance du passage de la jeunesse studieuse à celui de la vie adulte.
Le capitaine Tramp qui a quitté le monde de la pensée et de l'aventure et s'est engagé dans la guerre pour retrouver les hommes est finalement revenu de ses diverses illusions. Il dénonce les idées toutes faites en particulier sur la patrie et la bravoure de ses défenseurs qui ne sont finalement que des mercenaires venus de partout. A un moment j'ai pensé au film Le bar de la Fourche d'Alain Levent, dont l'action se déroule au Canada en 1916. Jacques Brel interprète le rôle d'un aventurier prenant plaisir à démolir la propagande pour l'engagement dans le conflit. Au passage il dénonce l'hypocrisie religieuse d'un pasteur séduit par les charmes d'une adolescente.
H.K. Tramp se définit cosmopolite mais reconnaît l'importance du pays natal et des origines dont il est privé, ressemblant un peu en cela à Peter Schlemihl l'homme qui a perdu son ombre de Chamisso, cet écrivain allemand né en France ayant fui la révolution de 1789 vers l’âge de cinq ans. La guerre en toile de fond, illustration de l'illusion de la conquête glorieuse, ne fait que balayer la civilisation et anéantir l'illusion de la vie puisque la pulsion de mort l'emporte. Le Padre lui-même, représentant d'une vie spirituelle apaisante n'y peut rien : il n’a pas été capable de cueillir la rose consolatrice au milieu des orties et en a chargé son ordonnance.

La narration est sobre, ponctuée de retours en arrière confrontant le passé et le présent et deux entrées différentes dans la vie mais décevantes l'une et l'autre au point d'engendrer le mal de vivre. Le repas au mess des officiers met en scène les différents personnages et donne l'occasion au personnage principal d'apporter un nouvel éclairage sur les événements, corrigeant avec habileté les certitudes des militaires gradés. Cet intermède théâtral précède le spectacle où les militaires sont venus oublier la cruauté des combats et que le narrateur doit quitter brusquement puisqu'il est appelé au chevet de son ami afin de recueillir le monologue final du Capitaine Tramp.


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